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Mardi 23 mars 2010 2 23 /03 /Mars /2010 15:15
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A 20 ans, j'ai pris le Petit Robert, j'ai photocopié une certaine page, je l'ai agrandie au format A2, puis encadrée. Cette page est restée 5, 6 ou 7 ans sur les murs de mon appartement.

La page contenait le mot Ephémère, un mot que j'aimais pour sa douceur et sa violence.
 
Quand on a 20 ans, c'est facile de jouer avec l'idée de fin, on se sent poète comme Rimbaud, on a des ailes aux talons et on fait la maligne. Je n'avais peur de rien, je disais que j'avais toujours su que j'allais mourir jeune, je montrais mes jambes et je cachais mon âme, et je placardais "Ephémère" chez moi. Suivant le principe d'indifférence, pas très loin de celui de libre arbitre, je chantonnais "les histoires d'amour finissent mal en général", quand je n'écoutais pas Bauhaus, j'appliquais le principe de Garbo "à 20 ans ne souriez pas ça donne des rides", je m'habillais de noir, je ne portais des lunettes de soleil qu'après 22 heures, mes amis, élégants et sombres, étaient néanmoins tous plus allumés qu'éteints, on refaisait le monde, Antoine avait une classe folle il disait qu'un jour il serait Président, on vidait des verres de Mezcal au Pacifico, on rentrait en VMax (noire), on roulait vite, on fumait peu mais au bon moment, j'étais déjà entrée en intimité avec Sagan - jumelle astrale, forcément - bref la vie était tellement légère qu'on avait bien le droit de se la jouer torturée, oui Ephémère c'était un bon mot. Stupid Girl.

Oui mais.

Chaque personne, je dis bien chaque personne qui a franchi le seuil de l'appartement à cette époque s'est immobilisée à un moment donné devant ce cadre et les mots affichés. Forcément, à 20 ans on ne fait pas dans la délicatesse, on a oublié le sens du mot nuance, j'avais donc disposé "Ephémère" en position stratégique, dès qu'on passait le seuil, on se le prenait en pleine face, impossible de ne pas le voir, et tous s'arrêtaient là.
A chaque fois, j'étais impatiente de découvrir un écorché ou un poète qui s'ignorait, une Calamity Jane ou une créature inspirée, enfin bref quelqu'un qui comprendrait, ou par politesse ferait semblant ; ça ne s'est jamais produit. 
Toutes et tous s'arrêtaient devant ce cadre, mon portrait de Dorian Gray à moi. Et toutes et tous posaient naturellement la même question : "Pourquoi tu as choisi cette page ?" et avant que j'ai eu le temps de répondre - une réponse compliquée, bien sûr, obscure et sibylline, savamment préparée - elles/ils avaient déjà ajouté : "A cause du mot Ephèbe ?"

Aujourd'hui encore j'en souris. Quelle ironie... Je me voulais poète, on me voyait jeune fille. Je n'avais vu qu'éphémère, juste au-dessus éphèbe se pavanait. Trop drôle. Ou comment, à force de vouloir jouer les mystérieuses on en devient transparente. Sauf que personne ne regarde dans la bonne direction.

Récemment une femme rare a prononcé ces mots : "Vous êtes très mystérieuse."
Je comprenais vaguement le pourquoi de ce mot-là, à cet instant-là, néanmoins j'ai dit la vérité :
"Vraiment ? Je me trouve tellement transparente, au contraire, voire simpliste, voire stupide."
Il y a eut un silence. Un bon silence. Elle souriait.
"Détrompez-vous. C'est très mystérieux, justement, la transparence." 

Aujourd'hui je laisse les mots dans les dictionnaires. J'encadre des images.

Je sais que tout est éphémère. La lumière, et l'ombre. ;-)


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Par ANNE DENIAU aka ANN RAY - Publié dans : Words - 11 Comments - Write a comment
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